Manifestation du 18 septembre

 

Crédit photo: Gustave Deghilage


Aujourd’hui n’est pas coutume : on va parler pavé plutôt que psyché.

Jeudi 18 septembre avaient lieu deux manifestations dans ma ville, Lausanne. L’une, autorisée officiellement par la commune, était organisée par un collectif en soutien à l’Etat d’Israël et contre l’antisémitisme. L’autre s’est organisée en réaction et a été ralliée par plusieurs collectifs – pro-Palestine, juifs critiques du sionisme, anticolonialistes et anti-génocide.

Cela fait plusieurs mois que je suis affectée par la question Israël-Palestine. J’ai pris le temps de lire, de me documenter à ce sujet, d’en parler autour de moi. J’ai regardé les images du 7 octobre 2023, ainsi que celles qui ont suivi ces deux dernières années de l’autre côté du mur. J’ai repris l’histoire de la Seconde Guerre Mondiale, la création de l’état israélien et je me suis intéressée aux politiques menées par le président actuel, ainsi que les réactions au sein de sa population. Je n’avais pour autant jamais porté ma sensibilité physiquement dans l’espace public : je suis agoraphobe et je peine à suivre la planification des rassemblements.

Le 16 septembre, la commission d’enquête indépendante  (COI) de l’ONU rendit son verdict, après une enquête de deux ans : génocide. 

Elle disait tout haut ce que criait plus haut encore les cortèges de manifestation et les réseaux sociaux depuis des mois. 

Je prenais connaissance de cela le matin du 18 et regardai la vidéo de la conférence de presse sur YouTube. La présidente de la commission était juge dans l’affaire du génocide du Rwanda : elle savait de quoi elle parlait et elle n’utilisait pas ce mot à la légère. 

J’étais confuse : comment la Ville de Lausanne pouvait-elle autoriser la première manifestation ? Je n’aurais pas imaginé la ville autoriser, à la suite des événements pour lesquels Srebrenica et le Rwanda sont tristement célèbres, une manifestation organisée en soutien à leur gouvernement au moment des faits. 

Il me fut expliqué que la COI de l’ONU n’avait pas le pouvoir de condamner l’Etat d’Israël et qu’à l’heure actuelle, aucune instance internationale ne l’avait condamné. Dès lors, la Ville ne pouvait juridiquement pas refuser le premier défilé, car elle était tenue par le principe de neutralité – même si la neutralité devient complicité devant le crime. Je compris que c’était aussi, malheureusement ce jour-là et dans cette situation, un certain garant de la liberté d’expression.

Je crois que nous vivons un entre-deux : la justice internationale n’a pas encore rendu son verdict formel, les institutions restent liées par un principe de neutralité, alors même que les événements se déroulent au même moment. Un étrange entre-deux, où la justice s’entrechoque avec l’éthique et la morale.

– A ceux et celles qui me lisent et me trouvent naïve : j’ai en tête qu’il existe d’autres forces impliquées dans les événements actuels. J’ai simplement choisi de ne pas m’étendre ici sur les intérêts privés ou étatiques, qui pèsent dans la balance actuelle. –

Je conclus que la responsabilité du message envoyé par la Ville de Lausanne et l’État de Vaud à la face du monde retombait dès lors sur ses citoyens et citoyennes. Donc aussi sur mes épaules.

Je décidai donc à midi de me rendre à ma première manifestation, malgré la peur qu’elle m’inspirait. J’ai fait les poubelles, récupéré des cartons, bricolé et marqué :

    • « Hier, la commission de l’ONU a dit : génocide. »

    • « Il y a 80 ans, nos grands-parents ont dit : plus jamais ça. »

(En vrai, je m'étais trompée: je croyais que la conférence avait eu lieu la veille, mais elle avait eu lieu l'avant-veille.)

Je n’en menais pas large : notre héritage est lourd. Notre responsabilité, grande. Les intérêts en jeu, massifs. Et en allant repérer les lieux peu de temps avant l’heure du rendez-vous, je vis des policiers en tenue anti-émeute. Je n’en avais jamais vu, autrement que sur les photos – notamment des manifestations françaises, et je dois dire que je trouve l’association d’idées peu réjouissante. 

Je ne connaissais personne qui y allait. Je m’y rendis seule. Je fis quelques rencontres sur place. 

Le cortège s’est ébranlé et nous nous sommes mis en marche.

Peu de temps après le départ, le cortège s’est retrouvé bloqué à la place du 14-Juin. Moi, j’étais sur l’arrière à la rue Haldimand ; je me suis retrouvée en première ligne, à l’arrière du défilé, avec d’autres manifestants — dont des familles avec des enfants et des personnes âgées. Nous étions juste devant le cordon de policiers en tenue anti-émeute, qui semblaient passablement tendus.

Je ne comprenais pas trop ce qu'il se passait. Je leur ai dit bonjour, me demandant si certains des agents présents étaient les mêmes que lors de mes tentatives de suicide. Certain-e-s m'ont saluée en retour.

Tandis que le cordon se resserrait, un photographe, avec mon accord, m’a alors prise en photo.

Peu de temps après, le cordon des policiers s'est rapproché et nous a encerclés, tout en laissant passer les personnes qui voulaient s’éloigner, dont plusieurs avaient les yeux larmoyants. La vue de leur matraque et de leur bouclier n'était pas pour me rassurer.

Les policiers nous ont alors ordonné d’avancer « à gauche », bien que le passage soit toujours bloqué et que gaz lacrymogènes et canons à eau avaient apparemment été utilisés dans cette direction. 

J’ai eu peur: leurs ordres étaient physiquement impossibles à suivre sans toucher, voire mettre en danger les personnes devant nous. En effet, le cortège était toujours bloqué et les gens devant nous toujours à l'arrêt. Or, dans les foules, l'un des dangers est l'effet domino: l'arrière pousse et fait chuter les gens les uns sur les autres.

Malgré la peur, je suis restée. Nous n'avons pas poussé, nous nous sommes juste resserrés.

Puis, le cortège s’est remis en marche. Tout s’est ensuite bien passé: j'avais à nouveau de l'espace autour de moi et mes protections auditives empêchaient que le bruit ambiant n'affole mon système nerveux.

Nous avons pris la rue de l'Ale, puis arrivés à l'avenue de Beaulieu, nous sommes descendus en direction de Chauderon, puis de là, tandis que le soleil se couchait, nous sommes descendus en direction du lac.

Les policiers avaient changé de tenue: leur habituelle tenue bleue et le gilet jaune. Ils bloquaient le trafic sur les avenues perpendiculaires.

Le cortège chantait, scandait. De nombreux Lausannois et Lausannoises nous regardaient passer de leur fenêtre ou de leur balcon.

Le soleil était couché lorsque nous sommes arrivés à Ouchy. 


Emilie Bétrix
23 septembre 2025